• Dans le delta du Danube, immergé dans l’histoire du vivant
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Dans le delta du Danube, immergé dans l’histoire du vivant

Le delta du Danube grouille de vie et abrite notamment l’esturgeon, un poisson qui existe à la surface de la planète depuis plus de 100 millions d’années. Toujours dans le cadre de nos navigations sur les dernières rivières sauvages d’Europe à la recherche des témoignages de l’histoire du continent, cette expédition est l’occasion de nous plonger dans l’histoire de l’Evolution et de nous intéresser en particulier aux espèces qui luttent pour ne pas être emportées par le temps.

A son embouchure sur la côte roumaine de la Mer noire, le second plus long fleuve d’Europe se divise en de multiples bras et forme une gigantesque zone humide, le delta du Danube. Ce lieu est bien connu des ornithologues pour les nombreuses espèces d’oiseaux qui séjournent dans les roselières à perte de vue. Mais, mammifères, amphibiens et reptiles y prospèrent aussi. Le lieu n’est pas inhabité pour autant, la pêche est une activité traditionnelle des habitants du delta.

Pas de courant, pas de montagne, eau ni cristalline ni-même laiteuse… A n’en pas douter, nous avons changé de registre. Nous voilà au cœur du delta du Danube, ses eaux lentes et colorées, ses nénuphars et ses roseaux à perte de vue. Le Danube, le second plus long fleuve d’Europe [1], a parcouru plus de 3000 kilomètres avant de parvenir ici pour ses noces avec la Mer noire.

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Classé au Patrimoine mondial, le delta du Danube, plus grande zone humide d’Europe, s’étend sur une surface équivalente à un petit département français. Un véritable labyrinthe aquatique avec ses multiples bras, canaux et étangs. Mais, au-delà du décor de carte postale et des dimensions impressionnantes, nous sommes là pour la faune rare et souvent menacée qui persiste ici.

Plus précisément, nous sommes venus voir dans ce foisonnement d’espèces les témoignages de l’évolution de la vie sur Terre de ses débuts, il y a près de 4 milliards d’années, à l’époque contemporaine. Après l’histoire géologique de l’Europe que racontait la Tara, voilà l’histoire biologique mise en lumière par le Danube.

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Commençons par le commencement. La vie est née sur terre sous la forme de microbes il y a plus de 3,5 milliards d’années, nous l’avons dit [2] Elle a évolué depuis, notamment à la faveur de l’apparition de l’oxygène [3] il y a 2 milliards d’années et a littéralement explosé il y a 550 millions d’années. En témoignent les nombreux fossiles retrouvés dans les roches de cette période et ultérieures.

Nos cousins et nous

Nos cousins et nous

Nous sommes aussi ici pour rencontrer un animal mythique : l’esturgeon. La plupart des espèces qui composent cette famille de poissons vivent dans les estuaires et les deltas et migrent à l’amont des rivières pour se reproduire. Ils se nourrissent de crevettes et de petits poissons mais certaines espèces atteignent quand même une taille respectable, de 3 à 5 mètres pour plus de 2 tonnes. Des scientifiques roumains rencontrés à l’institut du delta à Tulcea nous ont promis de nous emmener capturer quelques uns de ces poissons…

Le départ approche

Le départ approche

C’est dans ce but que nous nous nous élançons du lac de Murighiol. Pourtant, dès les premiers kilomètres, le delta nous joue des tours. Impossible de trouver le passage entre le lac et le bras sur lequel nous devons poursuivre notre route. Nous finissons par franchir à pied la digue qui sépare les deux. En canoë, il n’y a pas de problème, que des solutions !

Céïstes à peine partis et déjà perdus

Mais, nous ne voudrions pas sevrer trop rapidement nos lecteurs de la géomorphologie qui a abreuvé nos récits de navigation sur le Tagliamento et la Tara. Comment s’est formé le delta ? Sans rentrer dans les détails, disons que les sédiments très fins se déposent à l’approche de la mer quand la pente devient quasiment inexistante. L’amas de dépôts divise le cours d’eau en plusieurs bras qui forment un delta avec la côte. Rien de très original donc si ce n’est que l’édification du delta continue. Il gagne en moyenne chaque année 24 mètres sur la mer. Impressionnant…

Après le déjeuner, nous naviguons quelques dizaines de minutes à contre courant sur un large bras avant de croire trouver sur notre droite la poursuite de l’itinéraire. Nous suivons trois pélicans qui pêchent en rangs serrés. Hélas, le bras est de plus en plus encombré et nous devons finalement faire demi-tour. Il faut nous rendre à l’évidence, tous les bras ne figurent pas sur la carte et il va falloir progresser très prudemment pour suivre l’itinéraire prévu.

Pélicans en quête de nourriture

Nous finissons par trouver le bon bras. Nous aboutissons au lac attendu. Las, ses berges ne sont pas propices au camping. Voilà une autre difficulté qu’il va falloir apprivoiser. Nous rebroussons chemin et trouvons de quoi camper. La pêche ne donne rien. Faute de poissons, mangeons des grenouilles pourrait-on dire. Quelques batraciens viennent donc agrémenter le repas du soir.

Héron pourpré

Héron pourpré

Nous avons alors tout le loisir de disserter sur leur origine. Les premiers poissons sont apparus il y a 500 millions d’années. Il y a 400 millions d’années, certains d’entre eux ont développé des nageoires dites charnues. Et ce sont eux qui, à la faveur de la constitution de la couche d’ozone, ont envahi la terre ferme. Pour ce faire, il leur a suffi de transformer leurs nageoires charnues en cuisses, succulentes une fois saupoudrées de farine et passées à l’huile bouillante. C’est ainsi que sont nés les premiers amphibiens il y a 370 millions d’années.

Cuisses de descendants de poissons à nageoires charnues

Cuisses de descendants de poissons à nageoires charnues

Les moustiques nous assaillent à 21 heures. Il est hors de question de présenter ici l’émergence de ces sales bêtes. D’où qu’elles viennent, elles auraient dû y rester. En cette première journée, le delta du Danube nous teste.

Nous attaquons notre deuxième journée après une nuit agitée entre une mare infestée de grenouilles vengeresses et le bourdonnement impressionnant des moustiques sous les frondaisons. Qu’importe, la navigation recommence avec la traversée d’un lac où nous prenons nos premiers poissons, des perches. Disons simplement à leur sujet qu’équipées de nageoires rayonnées, elles n’ont pas eu le loisir de grimper sur la terre ferme.

Poissons à nageoires rayonnées goutant enfin aux joies de la vie terrestre

En fin de journée, nous traversons un dernier lac complètement rempli de végétation aquatique. La lumière est sublime et c’est un festival d’oiseaux, pélicans, grèbes huppés, grèbes à cou noir, cygne, guifette moustac, et même le pygargue à queue blanche, cet aigle de près de trois mètres d’envergure, cousin du  pygargue à tête blanche, l’emblème national américain.

Grèbes huppées

Guiffettes moustac

Au fait, pourquoi, le delta, comme toutes les zones humides côtières, est-il si riche de vie ? Nous avons vu sur le Tagliamento que fleuves et rivières transportent des sédiments parfois en grande quantité. Mais, ils transportent aussi des minéraux tels le phosphore ou l’azote dont les végétaux sont friands. Dans le delta, le fleuve prend une largeur considérable et sa profondeur diminue. Les rayons du soleil pénètrent alors une bonne partie de la couche d’eau. Nourriture et soleil (sans oublier oxygène et eau), les conditions sont réunies pour que les végétaux s’en donnent à cœur joie. Et avec eux l’ensemble de la chaine alimentaire.[4] Les oiseaux migrateurs qui se déplacent de zones humides en zones humides l’ont bien compris.

Pygargues à queue blanche

Les moustiques sont encore présents quand nous sortons de nos tentes le lendemain et, jamais, nous n’aurons été aussi efficaces dans le rangement du camp. Une heure après le lever, nous sommes déjà sur l’eau. Une bonne partie de la navigation du jour se fait sur le vieux Danube. Le delta comporte trois bras majeurs. Les méandres du bras du milieu ont été coupés pour faire de lui une voie d’accès efficace entre la mer et la ville de Tulcea. Ils sont néanmoins navigables et ce qui est appelé le vieux Danube est un itinéraire privilégié pour la pêche et la navigation de plaisance.

Le vieux Danube

Nous dépassons nombre d’habitations où l’hospitalité est la règle. Nous nous arrêtons pour remplir nos réserves d’eau et on nous invite à boire le café. Nous cherchons un peu d’ombre pour le déjeuner, et la francophile propriétaire nous offre une limonade citron menthe agrémentée de vodka pour les garçons et de miel pour les filles. On ne badine pas avec le genre en Roumanie.

Limonade citron menthe

Sur le départ, nous observons une cistude d’Europe en train de pondre. Descendante, comme nous tous, des poissons à nageoires charnues, ces tortues sont très menacées en France du fait de la régression des zones humides et de la concurrence que leur livrent les tortues de Floride échappées d’aquarium. Contrairement aux batraciens, la tortue peut pondre hors de l’eau grâce à l’amnios que, dans un autre contexte, nous appelons poche des eaux. Apparue il y a 350 millions d’années, elle protège l’embryon notamment de la déshydratation et a permis aux animaux qui s’en sont dotés de s’affranchir des vicissitudes du milieu aquatique (très concurrentiels et qui s’assèche parfois) et de gagner des territoires vierges (à l’époque) pour pondre.

Tortue pondant ses œufs au sec grâce à son amnios révolutionnaire

Nous finissons notre navigation sur un bras aux dimensions plus réduites et au paysage fantastique. Pour ne rien gâcher, nous prenons nos premiers brochets, poisson à nageoires rayonnées patenté. Le campement est installé au pied d’un mirador jadis utilisé pour surveiller les allers et venues de chacun mais qui nous offre une vue magnifique aujourd’hui. Peut-être la plus belle journée de notre navigation.

Brochet au dernier stade de son évolution

Notre quatrième journée démarre en demi-teinte. Certes, nous apercevons une loutre. Encore chassées, elles sont  rares dans le delta, comme dans le reste de l’Europe où l’observation d’un de ces mammifères constitue un moment fort pour toute personne normalement constituée. Mais, absorbé que je suis par une discussion, je ne l’aperçois que tard et les jumelles sont soigneusement rangées dans leur étui. Le temps que je les atteigne, la loutre est bien confortablement installée dans sa catiche. Une belle rencontre, un peu fugace quand même…

Peut-être allaite-elle même ses petits, profitant ainsi d’une des innovations majeures du monde des mammifères : le lait. Les mammifères se sont en effet différenciés des autres amniotes comme les dinosaures il y a 250 millions d’années en inventant, outre le lait, le placenta qui permet un développement in utero des bébés et le poil indispensable pour garder une température constante.

L’église de Létéa se dessine sur notre gauche. Nous remontons un petit canal qui mène à ce village traditionnel et ses toits de chaume. A peine arrivés, nous repartons en calèche vers la forêt primaire qui persiste à quelques kilomètres du village. Les forêts primaires n’ont jamais été exploitées par l’homme, nous aurons l’occasion d’y revenir lors d’une de nos prochaines pérégrinations. Naturellement, elles sont plus courantes sous les tropiques qu’en Europe. Celle-là doit sa conservation à la protection que lui ont accordée les sultans de l’empire ottoman qui administraient le pays approximativement du XVI au XIXème siècle et qui en avaient fait leur terrain de chasse.

Savane en bordure de la forêt primaire de Létéa

De retour à Letea, nous partons pêcher. La pêche est miraculeuse et nous laissons passer l’heure du couvre feu. Quand nous rentrons, les moustiques nous attendent de pied ferme.

Coucher de soleil à Létéa

Coucher de soleil à Létéa

Au petit matin, nous nous rendons au puits du village pour y remplir nos réserves d’eau. Les habitants de la maison derrière le puits nous offrent la collation et le rosé. Nous partons guillerets sous un soleil de plomb. Aujourd’hui, le vent est contre nous. Pas un oiseau. Dans ces conditions, disons seulement que les oiseaux se sont différenciés des dinosaures il y a 200 millions d’années en adoptant un squelette très léger et une musculature adaptée au vol. Comme les mammifères, ils ont opté pour une température régulée ce qui a nécessité l’invention du duvet (qui sera probablement bien utile dans nos doudounes fin août en Laponie).

Bihoreau gris

En fin d’après-midi, la mer n’est plus qu’à quelques centaines de mètres. Nous débarquons au milieu des vaches et des taons et décidons de faire quelques prises de vue avec le drone. Les gardes frontières arrivent peu de temps après pour nous dire « Camping interdit ici mais ça ira pour cette fois » avant de nous demander timidement à voir le drone.

C’est notre dernier bivouac et nous décidons d’apporter notre contribution au Big jump 2014. Cette initiative est organisée par l’ONG European rivers network pour encourager les Européens à se réapproprier leurs rivières et à continuer leurs efforts en faveur de leur reconquête écologique. Cinq d’entre nous affrètent un canoë pour un bain de minuit dans le delta du Danube.

Notre dernière journée pagaie en main est vite expédiée le lendemain et, poussés par le vent, nous nous retrouvons rapidement à Sulina, ville à l’embouchure du bras intermédiaire du delta du Danube sur la mer et son paysage délicieusement post soviétique.

Abords de Sulina

Abords de Sulina

Hélas, nous n’avons pas le temps de nous appesantir, nous devons commencer des tractations homériques pour trouver un bateau qui accepterait de charger nos trois canoës, l’ensemble du matériel et nous-mêmes en direction de Sfantu George, à 45 km d’ici. La plupart des bateaux sont trop petits et les propriétaires des gros bateaux préfèrent les prestations plus « standard ». Mais tous appellent leurs amis et bientôt l’un d’eux nous confient qu’il y a tellement de candidats qu’ils ne savent plus comment décider qui va nous emmener.

Les canoës sont à bord, départ immédiat !

Il est cinq heures du matin le lendemain quand nous embarquons à Sfantu George avec les scientifiques. Les nouvelles sont mauvaises. Un des trois filets posés à quelques centaines de mètres de la côte a été perdu pendant la nuit, le second est vide. Heureusement un beluga de l’année s’est pris dans le troisième. En attendant qu’il soit amené au laboratoire improvisé sur la plage, les scientifiques nous expliquent que les esturgeons ont souffert de la construction de barrages sur le Danube dans les années 70 ainsi que de la pollution. Ils ont également été malmenés par la surpêche qui a suivi la chute du communisme, l’activité n’ayant plus été réglementée pendant une dizaine d’années.

Le but du programme est de capturer des esturgeons dans le milieu naturel, de les faire se reproduire en aquaculture et de réintroduire des jeunes dans le milieu. L’objectif de la pêche est de vérifier si les jeunes relâchés l’année précédente ont survécu. L’enjeu n’est pas mince. Il ne s’agit rien de moins que de valider la pertinence du projet. On comprend la tension qui est palpable dans l’équipe [5].

Un pêcheur amène l’esturgeon qui s’est pris dans ses filets. Il est pesé, mesuré, marqué sur la nageoire dorsale et il m’est proposé de le relâcher. Son allure n’est pas ordinaire, sa texture non plus. Sans écaille ni mucus, ce poisson n’est pas glissant. Les plaques cartilagineuses qu’il arbore le rendent même rugueux. En fait, ce poisson vient du fond des âges. Le delta nous a permis de voir des représentants de bon nombre de groupes d’animaux et de présenter les grandes évolutions propres à chacun de ces derniers. Il nous permet aujourd’hui de voir une espèce qui est restée à l’écart de ce mouvement. Non seulement, l’esturgeon n’a pas opté pour les nageoires charnues qui lui auraient permis de nous rejoindre sur la terre ferme mais, par la suite, il n’a même pas revêtu les écailles dont les autres poissons à nageoires rayonnées ont compris l’intérêt, il ne s’est pas enduit de mucus et n’a pas développé une mâchoire digne de ce nom. En fait, il a survécu sans évoluer depuis 100 millions d’années et il nous apparait tel qu’il était quand les dinosaures peuplaient la Terre. C’est un fossile vivant.

Esturgeon vieux de quelques mois

Avant que nous nous séparions, un des scientifiques prononce ces mots : « rendez-vous compte, ces poissons vivent depuis des centaines de millions d’années et il a suffi de quelques dizaines d’années pour les mener à un stade proche de l’extinction ». A méditer…

Texte Aurélien Rateau

Remerciements

A Carole Duval, Ariane Laget, Mickael Zeidler, Mathieu Slaghenauffi, Jesse Gabbard, coéqupiers de la navigation,

A Tudor Ionescu, Stepan Hontz, qui nous ont ouvert les portes de leurs recherches sur l’esturgeon,

A Petre Vasiliu (http://www.ecoturismdelta.ro/) pour sa connaissance du delta qu’il a bien voulu partager.

à Arno Rosinach (http://www.lemerlet.asso.fr/), David Prothais, Sofia Aliamet (Eclectic experience) pour leur aide à la réflexion, rédaction et diffusion de cette restitution.

Notes

[1] La Volga est le plus long fleuve d’Europe. Elle coule entièrement en Russie.

[2] Ceux qui ont lu les notes de bas de page de notre restitution de la Tara savent même que la Terre s’est constituée il y a 4,5 milliards d’années.

[3] Ce sont des organismes vivants, les cyanobactéries, qui ont généré de l’oxygène en mettant au point la photosynthèse.

[4] Pour en savoir plus : http://www.eau-loire-bretagne.fr/espace_documentaire/documents_en_ligne/guides_zones_humides/fiches%20ZH.pdf

[5] Au total, durant la première semaine de pêche, les scientifiques ont pris 82 esturgeons dont une grande majorité de poissons issues des fermes. Ces résultats ont conforté le programme.

Voir aussi

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