Printemps 2017

La Vézère, au fil de la vallée de l’Homme

Texte : Aurélien Rateau
Photos : Yvain Revaclier

En ce début du mois de mai, c’est à Larche, à quelques kilomètres en aval de Brive-la-Gaillarde, que nous mettons nos canoës à l’eau. Au programme cette semaine, une itinérance sur la Vézère de Larche donc à sa confluence avec la Dordogne.

La Vézère n’est pas n’importe quelle rivière. Elle serpente en effet au fond de ce qui est un peu pompeusement appelé la vallée de l’homme. Notre navigation sera donc placée sous le signe de la préhistoire, plus précisément du paléolithique, cette vaste période débutée  il y a 3 millions d’années avec les premiers homos habilis pour s’achever il y a 12 000 ans avec l’amorce de la disparition des chasseurs cueilleurs.

Depuis 400 000 ans (seulement…), la vallée de l’homme d’il y a pas trop longtemps en fait (suggestion à l’attention des communicants de ladite vallée) est en effet le théâtre d’une dense occupation humaine. Elle en tient pour preuve de nombreuses grottes ornées et abris préhistoriques qui jalonnent les berges de la rivière. Quel meilleur moyen que le canoë pour aller à la découverte de ces sites et de nos lointains ancêtres, leur environnement, leur mode de vie et peut-être même leur spiritualité ? Nous partons pour un voyage sur l’eau et dans le temps.

Les premiers coups de pagaie sont sans encombre à l’ombre des majestueux frênes, peupliers et saules qui bordent la rivière. La rivière est large, calme et sombre. Nous progressons néanmoins avec attention, l’endroit est infesté de seuils et barrages. Au deuxième jour, nous sommes confrontés à un évènement qu’il convient de relater ici. Soudain, l’eau nous entraîne et des vaguelettes se forment. Ca y est nous avons passé le rapide de la Vézère. Nous sommes-là, rappelons-le, pour la préhistoire, pas pour les sensations.

Nous arrivons à Montignac au soir de notre deuxième jour de navigation. Le dernier barrage est derrière nous. Surtout, nous marchons une quinzaine de minutes et atteignons Lascaux IV (l’original n’étant plus accessible au grand public même venu en canoë, Lascaux II datant d’une époque où il n’y avait pas de tablettes et Lascaux III, une reconstitution itinérante, se trouvant à Shangaï à l’heure où nous écrivons ces lignes). Dans le bâtiment moderne, le personnel jeune et souriant nous remet notre tablette et, en guise de mot de bienvenue, nous explique son fonctionnement. Notre guide au sourire étincelant nous entraîne ensuite sur les traces des découvreurs de la grotte et de leur chien, Robot, en 1940. Il ne néglige aucun détail de cette histoire. A ce stade, nous avons l’impression d’être pris pour des neuneus.

Dans la pénombre et la fraîcheur de la grotte reconstituée, nous découvrons  aurochs, des vaches primitives, et chevaux qui courent sur la paroi. La magie opère, disons-le. Avec notre guide, nous appréhendons le style Lascaux -les animaux sont représentés avec des petites têtes, la technique de la réserve -pour la perspective- et les reliefs de la paroi mis à profit pour souligner les contours des dessins. Les animaux représentés sont principalement de climat tempéré, probablement le signe d’un radoucissement climatique quand a été peinte la grotte il y a environ 17 000 ans.

Nous sommes ensuite laissés libres de déambuler dans un espace making of, nos tablettes comme viatique. On peut photographier, scanner, écouter. C’est formidable. Si nous sommes las, un film 3D nous attend.

Les hommes ne vivaient pas dans les grottes. Ils s’y rendaient seulement pour peindre et limitaient ainsi les conflits avec les lions et hyènes des cavernes qui les peuplaient à l’époque. Sage résolution doit se dire Piero dans son sommeil quand un chat facétieux se glisse sous la paroi externe de la tente et lui saute violemment dessus.

Nous reprenons notre navigation le lendemain et arrivons bientôt en vue du parc du Thot qui promet de nous montrer les descendants des animaux que côtoyaient nos ancêtres. Le zoo n’est pas très fourni, c’est normal, la plupart des animaux de l’époque ayant disparu. Heureusement qu’il y a la réalité virtuelle ! Le film fait se superposer une image de synthèse et l’image du public assis autour de la scène. Un bison entre et fait mine de charger le public. Puis il se tourne et fait pipi sur l’auditoire. Les enfants adorent. Mes coéquipiers ne juge pas le spectacle digne des plusieurs kilomètres à pied que la visite a nécessité et repartent en ronchonnant.

A nouveau sur l’eau, les premières falaises calcaires sont bientôt en vue. C’est au creux de ces dernières que nos ancêtres se sont abrités. Nomades, ils suivaient les mouvements saisonniers des troupeaux notamment de rennes et disposaient pour ce faire de plusieurs abris sur leur territoire de chasse. Nous attachons les canoës, escaladons une petite cascade de tuf et arrivons à l’abri de Castel Merle. Ici, c’est travaux pratiques encadrés. Nous apprenons à tirer avec un propulseur, une arme mise au point sur la fin du paléolithique, bien avant l’arc que n’ont probablement pas connu nos ancêtres chasseurs cueilleurs. Très sensibilisés aux enjeux de conservation du patrimoine pariétal, nous veillons à conserver intacte la peinture des daims en plastique qui nous servent de cible. Nous nous initions également à la technique du feu en percussion où, en choquant des morceaux de silex et de marcassite (un minerai ferreux), nous obtenons des étincelles qui s’embrasent bientôt dans la bourre d’amadou (un champignon arboricole). La date de maîtrise du feu et la technique employée restent mal connues.

Nous repartons et atteignons une île sauvage où nous passerons la nuit. Le cadre est idyllique mais la pêche décevante. Nos ancêtres pêchaient essentiellement au harpon et peut-être avec des filets. Voilà qui eut été probablement plus fructueux.

Le lendemain, le temps tourne au vinaigre. Nous dépassons l’abri du Moustier ou deux squelettes d’hommes de Néanderthal ont été retrouvés. L’homme de Néanderthal a vécu en Europe dès – 300 000 ans alors que homo sapiens n’y est arrivé qu’il y a 40 000 ans. La rencontre n’a pas souri au premier qui a disparu il y a 28 000, non sans se priver de nous transmettre quelques gênes semble-t-il. Il ne semble pas qu’il ait laissé d’art pariétal aussi, nous ne nous intéressons pas beaucoup à lui à l’occasion de cette navigation.

En fin de matinée, nous trouvons une vaste baume sous laquelle nous abriter. Ce sont ces formations qui ont abrité nos ancêtres avant de protéger de leurs éboulis les vestiges des occupations successives. Autant dire que ce sont elles qui ont fait la richesse de la vallée de la Vézère. Il se met à pleuvoir dru. Sous notre avancée rocheuse, nous nous essayons à la technique du feu par friction. En cette après-midi, nous apportons la preuve qu’il peut y avoir de la fumée sans feu…

Nous repartons le lendemain sous un temps toujours menaçant. Quelques kilomètres plus tard, nous sommes à l’abri Laugerie basse. Un film 3 D et une visite avec tablette plus tard, nous nous écartons un peu de la thématique de la navigation pour goûter la spécialité locale, le confit de canard. Nous reprenons la rivière. Le village des Eyzies nous attend bientôt.

Pas de canoë le lendemain mais la visite de la grotte de Fond de Gaume puis de Rouffignac. Deux grottes originales. Dans la première, ce sont les bouquetins qui ont la part belle. Fait rare, quelques rennes sont représentés. Ces animaux constituaient l’essentiel des repas pendant les longues périodes froides mais n’intéressaient en général guère les artistes. Mais, c’est la signification de tout cela qui intéresse notre guide. Qu’est-ce qui a pu pousser nos ancêtres à s’enfermer des jours durant dans ces lieux pour peindre et graver ? Qu’est-ce qui nous pousse aujourd’hui à vouloir les visiter ? Pourquoi avoir voulu laisser une marque ? Pourquoi vouloir l’observer et l’interpréter ? Autant de questions sans réponse qui nous plongent dans une agréable et étonnante communion avec nos ancêtres.

Un train hors d’âge nous emmène ensuite au fond de la vaste grotte de Roufignac. Les parois et plafonds de la grotte débordent de mammouths alors que le sol est encore troué des cavités que les ours des cavernes creusaient au moment de l’hibernation. Au fond, des dizaines de mammouths sont dessinés sur un plafond d’un simple trait, sans repenti. Ceux-là maîtrisaient le tracé de mammouths à main levée !

La météo ne s’arrange pas. Nous renonçons à remonter sur nos canoës pour rejoindre la Dordogne et profitons encore des Eyzies pour rester quelques heures encore immergés dans la préhistoire.

Venez vivre ces aventures avec nous !